De l’entrée “triomphale’’ de Jésus à Jérusalem, à Pâques : le mystère pascal, cœur de la foi chrétienne.
La Semaine Sainte nous introduit dans ce que la tradition chrétienne appelle le mystère pascal : la passion, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Il ne s’agit pas seulement d’une succession d’événements, mais d’un acte unique par lequel Dieu accomplit le salut du monde.
L’abaissement du Christ : une révélation paradoxale de Dieu
L’entrée à Jérusalem inaugure une royauté paradoxale : Jésus est reconnu comme roi, mais il s’avance vers la croix. Ce mouvement trouve son expression la plus profonde dans l’hymne christologique :
« 6 lui qui était vraiment divin, il ne s’est pas prévalu d’un rang d’égalité avec Dieu, 7 mais il s’est vidé de lui-même en se faisant vraiment esclave, en devenant semblable aux humains ; reconnu à son aspect comme humain, 8 il s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à la mort – la mort sur la croix. » (Philippiens 2,6-8)
Ce texte manifeste ce que la théologie appelle la kénose (du grec kenosis, “dépouillement”). En Jésus-Christ, Dieu ne s’impose pas par domination, mais se révèle dans l’abaissement. Comme le souligne Jean Calvin (1), la véritable connaissance de Dieu se reçoit dans le Christ crucifié, où justice et miséricorde se rencontrent.
La croix : expiation et justification
La croix est le lieu central de la rédemption. Elle ne peut être réduite à un simple exemple moral : elle est un acte salvifique. L’Écriture affirme :
« Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. » (2 Corinthiens 5,21)
Dans la perspective réformée, la croix est comprise comme une expiation substitutive : le Christ prend sur lui le jugement qui nous revenait, afin de nous réconcilier avec Dieu. C’est ce que développe Anselme de Cantorbéry (2) dans sa réflexion sur la satisfaction, et que la Réforme reprendra en insistant sur la gratuité de la grâce.
Ainsi, la doctrine de la justification par la foi seule (sola fide) trouve ici son fondement :
« Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ. » (Romains 5,1)
Comme l’écrivait Martin Luther (3), le chrétien vit d’un « échange admirable » (fröhlicher Wechsel) : notre péché est imputé au Christ, sa justice nous est donnée. Autrement dit, Dieu nous pardonne et nous justifie en Jésus-Christ. C’est un don de Dieu lui-même qui ne tient compte d’aucun mérite de notre part.
La Semaine Sainte nous permet de nous rappeler ce que Dieu a fait pour nous à travers la passion de notre Seigneur Jésus-Christ.
Le silence du Samedi Saint : tension eschatologique
Le Samedi Saint marque une suspension, un entre-deux théologique. Le Christ est réellement mort ; les promesses semblent interrompues. Ce moment révèle la condition humaine face au mystère de Dieu : une existence tendue entre promesse et accomplissement.
Ce temps peut être compris dans une perspective eschatologique : nous vivons encore aujourd’hui dans cet “entre-deux”, entre la victoire acquise à la croix et sa pleine manifestation. Karl Barth (4) le traduit en d’autres termes lorsqu’il dit que la révélation de Dieu en Christ inclut aussi son retrait apparent, afin que la foi ne repose pas sur l’évidence, mais sur la promesse.
La résurrection : fondement ontologique de l’espérance
La résurrection n’est pas seulement une réanimation ou un symbole : elle est un événement ontologique, une nouvelle création. « Christ est ressuscité des morts, il est les prémices de ceux qui sont morts. » (1 Corinthiens 15,20)
Elle constitue la validation divine de l’œuvre du Christ et le commencement d’un monde nouveau. La mort est vaincue non pas de manière abstraite, mais dans la réalité même de l’existence.
Dans cette perspective, la résurrection fonde une anthropologie nouvelle :
« Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. » (2 Corinthiens 5,17)
Pour Jürgen Moltmann (5), la résurrection ouvre une théologie de l’espérance : elle oriente toute la vie chrétienne vers l’avenir de Dieu, déjà inauguré mais non encore pleinement manifesté.
Participation au mystère pascal
La foi chrétienne ne consiste pas seulement à croire en ces événements, mais à y participer. Par l’union au Christ, le croyant est intégré à sa mort et à sa résurrection :
« Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que […] nous marchions en nouveauté de vie. » (Romains 6,4)
Cette participation est à la fois juridique (justification), existentielle (conversion) et ecclésiale (vie dans le corps du Christ).
En définitive, la Semaine Sainte et Pâques nous placent devant le cœur de la révélation chrétienne : un Dieu qui sauve en se donnant, qui règne en servant, qui fait surgir la vie du sein de la mort.
Dans cette perspective, toute théologie authentiquement chrétienne est, selon Martin Luther (6), une “théologie de la croix”(theologia crucis), inséparable de la lumière de la résurrection.
« Car je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. » (1 Corinthiens 2,2). Ainsi, le mystère pascal demeure non seulement l’objet de la foi, mais sa source vivante, appelant l’Église à annoncer, célébrer et incarner l’Évangile du Christ crucifié et ressuscité.
Joyeuses Pâques à toutes et à tous.
Pasteur Patrice FONDJA NOUNDOU
1 – Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, notamment Livre II (chap. 12–17), différentes éditions (ex. Labor et Fides).
2 – Anselme de Cantorbéry, Cur Deus Homo (Pourquoi Dieu s’est fait homme), XIe siècle.
3 – Martin Luther, De la liberté du chrétien (1520).
4 – Barth, Karl. Dogmatique.
5 – Jürgen Moltmann, Théologie de l’espérance (1964), éditions Cerf ; Le Dieu crucifié (1972).
6 – Martin Luther, La théologie de la croix (Dispute de Heidelberg, 1518).
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